Conversation un homme-armoire
Vous me demandez ce que j’ai fait en voyant cette fille. Je vais vous le dire. Vous voyez l’armoire, là, qui occupe presque toute la pièce. J’ai fait demi-tour à toute vitesse, j’ai grimpé dedans, et je me suis branlé. N’allez pas croire que je pensais à la fille en faisant cela. Non, ça, je ne supporterais pas. Je suis remonté en arrière dans ma tête jusqu’à l’époque où j’étais haut comme trois pommes. Ce qui a accéléré le processus. Je vois bien que vous me trouvez pervers et dégoûtant. Je me suis pourtant lavé les mains après, même que tout le monde ne peut pas en dire autant. Et je me suis senti mieux, en plus. Si vous voyez ce que je veux dire, j’étais soulagé. Comment les choses se passent depuis, dans cette pièce ? Que raconter encore ? Tout va bien pour vous. Je parie que vous habitez une maison bien propre, que votre femme s’occupe de changer les draps de votre lit, et que vous êtes payé par le gouvernement pour trouver des trucs sur les gens. D’accord, je sais, vous êtes dans… c’est quoi le mot… l’aide sociale, vous essayez de m’être utile, mais vous ne pouvez rien faire pour moi, si ce n’est m’écouter. Je ne changerai plus maintenant, il y a trop longtemps que je suis moi. Mais ça fait du bien de parler, alors je vais vous parler de moi.
Je n’ai jamais connu mon père parce qu’il est mort avant ma naissance. Je crois que les problèmes ont commencé là… j’ai été élevé par ma mère, et ma mère seulement. On habitait une maison immense, près de Staines. Ma mère, elle était complètement tordue, alors c’est d’elle que je tiens ça. Son seul et unique désir était d’avoir des enfants, mais comme elle ne voulait pas entendre parler de remariage, elle a dû se contenter de moi ; il fallait que je sois tous les enfants qu’elle aurait voulu avoir. Elle a tenté de m’empêcher de grandir et, pendant un bon moment, elle a réussi. Savez-vous que je n’ai appris à parler correctement qu’après dix-huit ans ? Je n’allais pas à l’école, elle me gardait à la maison sous prétexte que le quartier était mal famé. Elle me tenait dans ses bras jour et nuit. Elle n’a pas aimé lorsque mon lit d’enfant est devenu trop petit, alors elle est allée acheter un lit à barreaux dans une vente aux enchères organisée par l’hôpital. Voilà le genre de choses qu’elle faisait. Lorsque je suis parti, je dormais encore dans ce truc. D’ailleurs ensuite, je ne pouvais pas dormir dans un lit normal, j’avais toujours peur de tomber, ce qui m’empêchait de m’endormir. Je la dépassais déjà d’une demi-tête qu’elle essayait encore de m’attacher un bavoir autour du cou. Elle était malade. Un jour, elle a pris un marteau, des clous et quelques bouts de bois pour me bricoler une chaise haute, alors que j’avais quatorze ans. Vous devinez la suite, la chose s’est écroulée en morceaux dès qu’elle m’a fait asseoir dedans. Et bon Dieu, les bouillies dont elle me gavait ! C’est de là qu’ils viennent, mes problèmes digestifs. Impossible de rien faire tout seul, elle a même essayé de m’empêcher d’être propre. Je pouvais à peine faire un geste sans elle, et elle était ravie, la salope.
Pourquoi je ne me suis pas sauvé quand j’ai été en âge ? Vous pourriez croire que rien ne m’en empêchait. Mais je vais vous dire, l’idée ne m’a jamais traversé l’esprit. Je ne connaissais pas d’autre vie, je ne savais pas que j’étais différent des autres. De toute façon, comment je me serais sauvé, alors qu’avant même d’avoir parcouru cinquante mètres dans la rue, je me serais déjà fait dans le froc de trouille ? Et pour aller où ? J’avais du mal à attacher mes lacets, alors trouver un boulot… Est-ce que j’ai l’air amer, avec le recul ? Je vais vous dire une chose amusante. Je n’étais pas malheureux, en fait. Elle était gentille, avec moi. Elle me lisait des histoires et tout, on fabriquait des objets en carton. On avait une espèce de théâtre qu’on avait construit dans une cagette à fruits, avec des personnages en bristol ou en papier. Non, je n’étais pas malheureux, tant que je ne me suis pas rendu compte de ce que les autres pensaient de moi. Je suppose que j’aurais pu passer ma vie entière à vivre et à revivre mes deux premières années, sans me sentir malheureux pour autant. Elle était gentille, ma mère. Sauf qu’elle était tordue.
Comment je suis devenu adulte ? Je vais vous dire : je n’ai jamais appris. Je suis obligé de faire semblant. Tout ce qui vous semble évident à vous, moi je dois m’appliquer pour y arriver. J’y réfléchis sans arrêt, comme si j’étais sur scène. En ce moment, je suis assis sur la chaise, les bras croisés, c’est parfait, mais je préférerais me rouler par terre en faisant « areu areu », plutôt que parler avec vous. Je vois bien que vous ne me prenez pas au sérieux. Il me faut encore beaucoup de temps pour m’habiller le matin, et ces derniers jours, je ne me suis même pas donné cette peine. Et vous avez vu comme je suis malhabile avec un couteau et une fourchette. J’aimerais mieux que quelqu’un : vienne me mettre une petite tape dans le dos et me ; nourrisse à la petite cuiller. Vous me croyez ? Est-ce que ça vous dégoûte ? Parce que moi, oui. Je ne connais même rien de plus dégoûtant. C’est pourquoi je vomis la mémoire de ma mère, c’est elle qui m’a fait ce que je suis.
Je vais vous raconter comment j’en suis venu à apprendre à faire semblant d’être un adulte. Lorsque j’avais dix-sept ans, ma mère en avait tout juste trente-huit. Elle était encore très séduisante, et paraissait beaucoup plus jeune que son âge. Sans cette obsession que je constituais pour elle, elle aurait pu se marier très facilement. Mais elle était bien trop occupée à tenter de me remettre dans son ventre pour penser à ce genre de chose. Enfin, jusqu’au jour où elle a fait la connaissance de ce type, et là, tout a changé en un clin d’œil. Du jour au lendemain, elle est passée d’une obsession à une autre et toutes les privations sexuelles qu’elle s’était auparavant imposées l’ont rattrapée d’un coup. Elle est devenue folle de ce gars, comme si elle n’avait pas déjà sa dose de folie. Elle avait envie de le ramener à la maison, mais elle n’osait pas, de peur qu’il me voie, moi, le bébé de dix-sept ans. Alors, en deux mois, il a fallu que je grandisse d’une vie entière. Elle s’est mise à me frapper lorsque je bavais en mangeant, ou quand j’écorchais un mot, ou tout simplement parce que je restais planté là à la regarder pendant qu’elle faisait quelque chose. Puis elle a commencé à sortir le soir en me laissant tout seul à la maison. Cet apprentissage accéléré m’a vraiment déstabilisé. Être couvé par quelqu’un vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant dix-sept ans, pour se retrouver brutalement en conflit avec cette personne… J’ai commencé à souffrir de mes fameuses migraines. Puis sont venues les crises, en particulier lorsqu’elle se préparait pour sortir le soir. Je perdais complètement le contrôle de mes bras et de mes jambes, ma langue se mettait à fonctionner toute seule, comme si elle appartenait à un autre. Un cauchemar. Puis tout est devenu noir, l’enfer. Quand je redevenais moi-même, ma mère était partie de toute façon, et moi, je me retrouvais dans ma propre merde, dans la maison toute noire. Période difficile.
Les crises ont dû s’espacer, parce qu’un jour elle a ramené son type à la maison. J’étais relativement présentable pour la circonstance. Ma mère m’a fait passer pour un demeuré, ce qui devait être la vérité, je suppose. Je ne me souviens pas très bien du gars, sauf qu’il était grand, avec les cheveux longs plaqués en arrière. Il était toujours habillé en bleu. Il était propriétaire d’un garage à Clapham et, comme c’était quelqu’un qui avait réussi, il m’a détesté instantanément. Vous imaginez l’allure que je pouvais avoir à l’époque, je n’avais pratiquement jamais mis les pieds hors de la maison de toute ma vie. J’étais d’une maigreur anémique, encore plus maigre et faible qu’aujourd’hui. Moi aussi, je le détestais, car il m’avait pris ma mère. La première fois, il a fait un signe de tête lorsque ma mère m’a présenté à lui et, par la suite, il ne m’a plus jamais adressé la parole. Il ne remarquait même pas ma présence. Il était si grand, si fort, si imbu de sa personne qu’à mon avis il ne supportait pas l’idée que des gens comme moi puissent exister.
Il venait très régulièrement chez nous, généralement pour emmener ma mère passer la soirée dehors. Je regardais la télé. J’étais vraiment seul à l’époque. Lorsque les programmes étaient terminés, je restais assis dans la cuisine à attendre ma mère, et je pleurais beaucoup, malgré mes dix-sept ans. Un matin, en descendant, j’ai trouvé le petit ami de ma mère en train de prendre son petit déjeuner en robe de chambre. Il n’a même pas levé les yeux à mon arrivée. Lorsque j’ai regardé ma mère, elle s’est contentée de faire semblant d’être très occupée à l’évier. Par la suite, ses séjours sont devenus de plus en plus fréquents, puis il a fini par dormir chez nous toutes les nuits. Un après-midi, ils se sont mis sur leur trente et un avant de sortir. À leur retour, ils riaient beaucoup et titubaient dans toute la pièce. Ils avaient dû boire beaucoup. Le soir, ma mère m’a annoncé qu’ils s’étaient mariés et que je devais appeler cet homme papa. C’était la fin. J’ai eu une crise, la pire de toutes. Je ne saurais vous parler de la gravité exacte de cette crise, j’ai eu l’impression qu’elle durait des jours entiers, mais en réalité elle n’a duré qu’une heure ou deux. Quand j’ai récupéré et ouvert les yeux, j’ai lu une expression sur le visage de ma mère, le dégoût absolu. Vous n’imaginez pas combien une personne peut changer en si peu de temps. Mais lorsque j’ai vu son visage, j’ai compris qu’elle m’était devenue aussi totalement étrangère que mon père.
Je suis resté avec eux pendant trois mois, le temps qu’ils trouvent un établissement où me placer. Ils étaient trop absorbés l’un par l’autre pour se soucier de ma présence. Ils m’adressaient à peine la parole et évitaient systématiquement de se parler quand j’étais dans la pièce. Vous savez, j’étais carrément content de m’en aller, et pourtant, c’était ma maison que je quittais, d’ailleurs j’ai pleuré un peu en partant. Mais j’étais surtout content de leur échapper. Et je suppose qu’ils étaient ravis de me voir débarrasser le plancher. On n’était pas mal, dans l’établissement qu’ils m’avaient trouvé. En fait je me moquais bien d’être là ou ailleurs. En tout cas, on m’a appris à mieux me débrouiller tout seul, même que je commençais à savoir lire et écrire, bien que j’aie presque tout oublié maintenant. Je n’ai pas réussi à lire l’imprimé que vous m’avez envoyé. Dommage. Enfin, la vie n’était pas désagréable, là-bas. Il y avait des tas de gens bizarres, et du coup, j’ai pris un peu d’assurance. Trois fois par semaine, avec quelques autres, on nous emmenait en car dans un atelier pour apprendre à réparer les montres et les pendules. L’idée était que, lorsque je sortirais, je serais autonome et capable de gagner ma vie. Mais je n’ai encore jamais gagné un sou avec ce boulot. Cherchez une place, on va vous demander aussitôt où vous avez appris le métier. Et dès que vous répondez, ils ne veulent plus rien savoir de vous. L’une des choses les plus chouettes, là-bas, c’est que j’y ai fait la connaissance de Mr. Smith. Je sais, ce n’est pas franchement original comme nom, et le bonhomme aussi avait l’air plutôt banal, ce qui ne laissait rien présager d’extraordinaire. Pourtant, il l’était. Il dirigeait l’établissement et c’est lui qui a essayé de m’apprendre à lire. Même que je réussissais bien. Au moment où je suis parti, je venais de finir Bilbo le Hobbit, que j’avais bien aimé. Mais une fois sorti, je n’ai plus eu beaucoup de temps pour ce genre de truc. Enfin, le vieux Smith aura fait du bon boulot avec moi. Il m’a appris une foule d’autres choses. J’en étais encore à bafouiller lorsque je suis arrivé, et il me corrigeait chaque fois que j’articulais un mot. Il fallait que je répète correctement. Ensuite, il disait souvent que je manquais de grâce. Oui, de grâce ! Dans sa chambre, il avait un gros électrophone sur lequel il passait des disques pour me faire danser. Au début, je me sentais débile. Il m’a dit d’oublier l’endroit où je me trouvais, de laisser aller mon corps, de m’abandonner à la musique. Alors je me pavanais dans la pièce, avec des effets de bras et de jambes, en espérant que personne ne me voyait par la fenêtre. Et j’ai commencé à y prendre plaisir, un peu comme lorsque je faisais une crise, si vous voulez, sauf que c’était agréable. Je veux dire par là que je parvenais à m’oublier, à me perdre, vous voyez, quoi. Ensuite, le disque s’arrêtait, et je restais planté là, en sueur, à bout de souffle, avec la sensation d’être un peu dingue. Mais le vieux Smith, ça ne le dérangeait pas. Je dansais pour lui deux fois par semaine, le lundi et le vendredi. Certaines fois, il se mettait au piano au lieu de passer des disques. Je n’aimais pas autant, mais je ne lui ai jamais rien dit parce que je voyais bien à son visage le plaisir qu’il y prenait.
Il m’a aussi poussé à peindre. Attention, pas de la peinture banale. Par exemple, si vous décidez de peindre un arbre, vous allez sans doute tracer un trait vertical marron, avec une tache verte par-dessus. Lui, il disait que ce procédé était tout faux. Il y avait un grand jardin dans cet établissement, alors un matin il m’a emmené voir de vieux arbres. On s’est arrêtés sous l’un d’eux, un arbre gigantesque. Il a dit qu’il voulait que je… quoi donc déjà… que je prenne conscience de cet arbre pour le recréer ensuite. Il m’a fallu du temps pour comprendre où il voulait en venir. J’ai continué de peindre à ma façon. Alors il m’a montré ce qu’il voulait dire. Supposons que je veuille peindre ce chêne, m’a-t-il expliqué. Qu’est-ce qui me vient à l’esprit ? Je vois quelque chose de grand, de puissant, de foncé. Et il a tracé plusieurs traits noirs et épais sur la feuille de papier. Là, j’ai pigé, et je me suis mis à peindre les choses comme je les sentais. Il m’a demandé de faire mon autoportrait, alors j’ai peint ces formes bizarres, jaunes et blanches. Puis le portrait de ma mère, et j’ai recouvert la feuille de grandes bouches rouges – à cause de son rouge à lèvres – et j’ai peint l’intérieur en noir. Parce que je la détestais. Ce qui n’était pas vraiment le cas, en fait. Depuis que je suis parti, je n’ai plus jamais touché un pinceau, on n’a pas le temps, ailleurs que dans ce genre de maison.
Si je vous ennuie, dites-le-moi, je sais que vous avez beaucoup de gens à voir. Il n’y a pas de raison que vous restiez à m’écouter. Bon, d’accord… Le règlement de l’établissement précisait qu’on devait s’en aller quand on atteignait vingt et un ans. Je me souviens qu’ils m’ont fait un gâteau, en guise de consolation, sauf que je n’aime pas les gâteaux, alors je l’ai donné aux autres enfants. On m’a aussi remis des lettres de recommandation, avec le nom et l’adresse de personnes à aller voir. Je n’ai pas voulu m’en servir. J’avais envie de me débrouiller seul. Ce n’est pas rien d’avoir eu toute sa vie des gens qui s’occupent de vous, même s’ils sont très gentils. Je suis donc venu à Londres. Au début tout allait bien, je me sentais fort dans ma tête, vous voyez, capable d’affronter la ville. Tout y était nouveau et séduisant pour celui qui débarquait là pour la première fois de sa vie. J’ai trouvé une chambre à Muswell Hill et je me suis mis à la recherche d’un travail. Les seuls boulots que j’aurais pu décrocher consistaient à soulever, transporter, creuser. Mais dès qu’ils voyaient ma tête, mes chances s’envolaient définitivement. J’ai fini par être embauché dans un hôtel, à la plonge. Un endroit très sélect – côté clientèle du moins. Moquettes rouge foncé, lustres en cristal taillé, et petit orchestre jouant dans un coin du vestibule. Le premier jour, j’ai commis l’erreur d’entrer par la grande porte. La cuisine était nettement moins bien. Bon Dieu, un trou à rats, crasseux. Ils devaient manquer de personnel, car j’étais le seul à la plonge. À moins qu’ils ne m’aient vu venir. Bref, je récupérais toute la corvée de vaisselle, douze heures par jour, avec une pause de quarante-cinq minutes pour déjeuner.
Le nombre d’heures de travail, je m’y serais bien fait, j’étais content de gagner ma vie pour la première fois de mon existence. Non, c’est le chef cuisinier qui m’avait dans le nez. C’est lui qui payait les salaires, et il m’arnaquait toujours. Bien entendu, le bénéfice passait directement dans sa poche. Et moche, en plus, ce salaud. Des boutons comme vous n’en avez jamais vu. Sur le visage et le front, sous le menton, autour des oreilles et jusque sur les lobes. Des espèces de grosses pustules avec des croûtes, jaunes et rouges, je me demande comment on pouvait le laisser en contact avec la nourriture. Il faut dire qu’ils n’étaient pas très regardants, dans cette cuisine. Ils auraient bien fait frire les cafards s’ils avaient su comment les attraper. En tout cas, le chef en avait après moi. Il m’appelait l’Epouvantail, et sortait toujours les mêmes astuces. « Hé, l’Epouvantail ! T’as fait fuir combien de minettes, aujourd’hui ? » Ça lui allait bien. Comme s’il existait des femmes susceptibles de venir se frotter à un tel tas de pus. D’ailleurs, il était couvert de pustules parce qu’il avait la tête pleine de cochonneries. Toujours en train de baver sur ses revues. Il poursuivait les femmes chargées du ménage dans les cuisines. Toutes des sorcières, la soixantaine sonnée, généralement moches, et noires. Je le vois encore, gloussant et crachotant en leur passant les mains sous les jupes. Elles n’osaient pas protester car il pouvait les flanquer à la porte. Vous me direz peut-être que lui, au moins, il était normal. Mais j’aime encore mieux être ce que je suis, et de loin.
Contrairement aux autres, je ne riais pas de ses plaisanteries, alors Tas-de-pus s’est mis à devenir carrément méchant. Il se donnait un mal de chien pour me trouver toujours plus de travail, tous les sales boulots étaient pour moi. En plus, j’en avais marre de me faire traiter d’Epouvantail, alors un jour qu’il m’avait fait récurer toutes les casseroles trois fois de suite, j’ai dit : « Je t’emmerde, Tas-de-pus. » Il a accusé le coup. Jamais personne ne l’avait appelé Tas-de-pus en face. Il m’a laissé tranquille pendant le reste de la journée. Mais le lendemain, à la première heure, il m’est tombé dessus : « Va nettoyer le grand four. » Il y avait un immense four en fonte, vous voyez le genre, qui à mon avis devait être nettoyé une fois par an. Les parois étaient recouvertes d’une épaisse couche graisseuse. Pour l’enlever, il fallait carrément s’installer à l’intérieur avec une cuvette d’eau et un grattoir. Et c’était une véritable infection. Je me suis donc hissé dans le four, muni d’eau et de tampons à récurer. Impossible d’inspirer par le nez là-dedans, sous peine de vomir. J’étais à l’intérieur depuis dix minutes lorsque la porte du four s’est refermée. Tas-de-pus m’avait bouclé dedans. J’entendais son rire, c’est tout, à travers les parois de fonte. Il m’a laissé enfermé pendant cinq heures, jusqu’après la pause de midi. Cinq heures dans ce four noir et puant, et ensuite, il m’a expédié faire la vaisselle. Vous imaginez ma fureur. Je tenais à garder mon boulot, alors je ne pouvais rien dire.
Le lendemain même, Tas-de-pus est venu me trouver au moment où j’attaquais la vaisselle du petit déjeuner : « Je croyais t’avoir demandé de nettoyer ce four, l’Epouvantail. » Pour la deuxième fois, j’ai donc repris mes affaires avant de grimper dans le four. Et la porte a claqué presque aussitôt. Là, je suis devenu fou. J’ai hurlé toutes les insultes possibles à Tas-de-pus, j’ai tambouriné contre les parois jusqu’à m’en écorcher les mains. Comme je n’entendais rien, j’ai fini par me calmer et essayer de trouver une position confortable. Il fallait que je remue les jambes en permanence pour ne pas avoir de crampes. Au bout d’un temps qui m’a semblé durer six heures, j’ai entendu le rire de Tas-de-pus, à l’extérieur. Et ça a commencé à chauffer. Au début, je n’y croyais pas, je me disais que je devais imaginer des choses. Tas-de-pus avait allumé le four à feu doux. Très vite, la chaleur a été trop forte pour que je reste assis. Je me suis donc mis en position accroupie. Je sentais la brûlure traverser mes semelles, le visage me brûlait aussi, et les narines. Je ruisselais de sueur et chaque bouffée d’air que j’avalais m’écorchait la gorge. Impossible de taper contre les parois du four, elles étaient trop chaudes. J’ai voulu hurler, mais l’air me manquait. J’ai cru que j’allais mourir car je savais que Tas-de-pus était bien capable de me faire rôtir vif. En fin d’après-midi, il m’a laissé sortir. J’étais quasiment inconscient, mais je l’ai entendu dire : « Tiens, l’Epouvantail, où tu étais passé ? Je voulais que tu nettoies le four, aujourd’hui. » Et il a ri, et tout le monde avec lui, simplement parce qu’ils étaient terrorisés. Je suis rentré chez moi en taxi, et je me suis couché. J’étais en piteux état. Le lendemain, c’était pire. J’avais des cloques sous la plante des pieds, et tout le long de la colonne vertébrale, là où j’avais dû m’appuyer contre les parois du four. En plus, je vomissais. Mais j’étais sûr et certain d’une chose au moins, c’est que je devais à tout prix aller travailler, pour rendre la monnaie de sa pièce à Tas-de-pus, quitte à y laisser ma peau. Marcher était un supplice, j’ai donc pris un autre taxi. Je me suis débrouillé pour tenir tout le début de la matinée, jusqu’à la pause. Tas-de-pus m’a fichu la paix. Pendant la pause, il est resté assis dans son coin, à lire un de ses journaux cochons. Juste avant la reprise, j’ai allumé le gaz sous une des friteuses. Elle contenait dans les deux litres et lorsque l’huile a été bouillante, j’ai porté le tout à l’endroit où se trouvait Tas-de-pus. La plante de mes pieds me faisait mal à hurler. J’avais le cœur qui battait à l’idée que je tenais Tas-de-pus. Je suis arrivé à côté de sa chaise. Il a levé les yeux et, en voyant l’expression de mon visage, il a su exactement ce qui allait lui arriver. Mais il n’a pas eu le temps d’esquisser un geste. Je lui ai renversé toute l’huile sur les cuisses, mais, pour ceux qui regardaient, j’ai fait semblant de glisser. Tas-de-pus a poussé un hurlement de fauve, je n’ai jamais entendu un être humain émettre un son pareil. On aurait dit que ses vêtements se dissolvaient, et j’ai vu ses couilles rougir et gonfler avant de virer au blanc. L’huile lui avait coulé tout le long des jambes. Il a hurlé pendant vingt-cinq minutes avant l’arrivée du médecin qui lui a donné de la morphine. J’ai appris par la suite que Tas-de-pus avait passé neuf mois à l’hôpital, le temps qu’on lui retire un à un les fragments de vêtements incrustés dans sa chair. Voilà comment je me suis débarrassé de Tas-de-pus.
J’étais trop malade pour continuer le travail ensuite.
J’avais payé mon loyer d’avance et mis un peu d’argent de côté. J’ai passé les deux semaines suivantes à faire la navette à cloche-pied entre ma chambre et le cabinet médical où j’allais chaque jour. Quand je n’ai plus eu de cloques, je me suis mis à la recherche d’un autre emploi. Mais je ne me sentais pas aussi fort. Londres devenait trop dur pour moi. J’avais du mal à me tirer du lit le matin. J’étais mieux sous les draps, bien en sécurité. La pensée des milliers de personnes à affronter, du vacarme de la circulation, des queues à faire et tout le reste me déprimait. Je me suis mis à repenser à l’époque où j’étais avec ma mère. J’aurais voulu être là-bas. Retrouver le cocon où l’on faisait tout pour moi, la chaleur, la sécurité. L’idée peut sembler stupide, je le sais, mais je me suis pris à imaginer que ma mère s’était peut-être lassée de l’homme qu’elle avait épousé et que, si je revenais, on pourrait reprendre la vie d’avant. Bref, cette histoire m’a trotté dans la tête plusieurs jours, jusqu’à virer à l’obsession. Je ne pensais à rien d’autre. J’ai fini par me persuader qu’elle m’attendait, qu’elle avait peut-être lancé la police à ma recherche. Je devais rentrer à la maison, elle me prendrait dans ses bras, elle me nourrirait à la petite cuiller, on construirait ensemble un autre théâtre en carton. Un soir, alors que j’y réfléchissais encore, j’ai décidé de partir la rejoindre. J’attendais quoi ? J’ai dévalé les escaliers, la rue. Je chantais presque de joie. J’ai pris le train pour Staines, couru entre la gare et notre maison. Tout allait s’arranger. J’ai ralenti un peu le rythme en tournant dans notre rue. Les lumières étaient allumées au rez-de-chaussée. J’ai sonné. J’avais les jambes qui tremblaient si fort que j’ai dû m’appuyer contre le mur. La personne qui est venue ouvrir la porte n’était pas ma mère. C’était une jeune fille, très jolie, d’environ dix-huit ans. Je ne savais pas quoi dire. Il y a eu un temps de silence stupide pendant que je cherchais les mots adéquats. Puis elle m’a demandé qui j’étais. J’ai répondu que j’avais habité cette maison et que je cherchais ma mère. Elle a dit qu’elle vivait là avec ses parents depuis deux ans. Puis elle est rentrée vérifier si on avait laissé une adresse. Pendant son absence, je dévorais le vestibule des yeux. Plus rien n’était pareil. Le papier peint était différent, il y avait deux grandes bibliothèques, plus un téléphone qui n’avait jamais existé de notre temps. Ces changements m’ont fait beaucoup de peine, j’avais l’impression d’avoir été floué. La jeune fille est revenue dire qu’on ne leur avait laissé aucune adresse. J’ai dit bonsoir et j’ai remonté l’allée en sens inverse. J’étais rejeté. Cette maison, c’était la mienne, je voulais que la jeune fille m’invite à entrer, au chaud. Si seulement elle avait pu me passer les bras autour du cou en disant : « Venez vivre avec nous. » Ça a l’air idiot, mais c’est exactement ce que je pensais en repartant vers la gare.
J’ai donc recommencé à chercher du travail. Je crois que c’est la faute du four. Je veux dire que c’est lui qui m’a fait croire que je pouvais retourner à Staines comme s’il ne s’était rien passé. J’ai beaucoup réfléchi à cette histoire de four. Je me suis fabriqué des rêves éveillés où l’on me tenait enfermé dans un four. Assez incroyable, surtout après ce que j’avais fait à Tas-de-pus. Pourtant, c’était ma façon de sentir les choses, et je n’y pouvais rien. Plus j’y réfléchissais, plus je me rendais compte que lorsque j’étais allé nettoyer le four, la seconde fois, je désirais secrètement qu’on m’y enferme. Je le souhaitais, mais je ne le savais pas, vous voyez ce que je veux dire ? J’avais envie d’être contrarié. Envie d’être dans un endroit dont je ne pourrais plus sortir. C’était enfoui au fond de moi. Et quand je me suis effectivement retrouvé dans le four, j’étais trop occupé par l’idée d’en sortir, et trop furieux contre Tas-de-pus, pour en profiter. L’idée m’est venue après coup, voilà tout.
Je n’ai pas eu de chance dans ma recherche d’emploi, et comme je commençais à manquer d’argent, je me suis mis à voler dans les boutiques. On peut penser que c’était une solution idiote, mais c’était tellement facile. Et puis, est-ce que j’avais le choix ? Il fallait bien que je mange. Je ne prenais que peu de choses dans chaque boutique, généralement des supermarchés. Je mettais un pardessus très long, avec des grandes poches. Je volais des trucs genre viande surgelée ou boîtes de conserve. Comme j’avais aussi mon loyer à payer, j’ai commencé à prendre des choses plus chères que je plaçais à des revendeurs. Le système a bien fonctionné pendant un mois. J’avais tout le nécessaire, et si le superflu me tentait, je n’avais qu’à me servir et mettre dans ma poche. Mais là j’ai dû manquer de prudence, car un inspecteur privé m’a surpris à voler une montre à l’étalage. Il n’est pas intervenu sur le champ. Non, il m’a laissé opérer et m’a suivi dans la rue. J’étais à l’arrêt de l’autobus lorsqu’il m’a attrapé par le bras et prié de le suivre jusque dans le magasin. Ils ont appelé la police et j’ai dû passer au tribunal. Il en est ressorti que j’étais surveillé depuis un certain temps déjà, et que j’avais donc plusieurs délits sur le dos. Mais, en l’absence d’antécédent, ils m’ont remis en liberté surveillée, avec obligation de me présenter deux fois par semaine. J’ai eu de la chance. J’aurais pu prendre six mois ferme. C’est le policier qui me l’a dit.
Le régime de liberté surveillée ne nourrit pas son homme et ne paye pas le loyer. Le fonctionnaire que je voyais était bien, je crois, il faisait ce qu’il pouvait. Il suivait tellement de monde qu’il ne se souvenait pas de mon nom du lundi au jeudi. Dans tous les emplois qu’il a essayé de me procurer, on demandait quelqu’un sachant lire et écrire, et dans les autres boulots, il fallait avoir de la force physique. De toute façon, je n’avais pas vraiment le désir de trouver une place. Je n’avais aucune envie de connaître des gens nouveaux, ni qu’on m’appelle l’Épouvantail. Alors quelle solution j’avais ? Je me suis remis à voler. En faisant plus attention, et jamais deux fois au même endroit. Mais vous savez, je me suis fait prendre presque tout de suite, au bout d’une semaine. J’avais volé un couteau fantaisie dans un grand magasin mais, à force de transporter des objets, mes poches devaient être usées. Au moment où je franchissais la porte, le couteau a traversé la doublure du manteau et s’est retrouvé par terre. Ils étaient déjà trois sur mon dos avant que j’aie pu faire un geste. Je me suis retrouvé devant le même juge, et cette fois j’en ai pris pour trois mois.
La prison est un endroit marrant. Non qu’on y passe son temps à rigoler. Je croyais trouver là des malfaiteurs endurcis, vous savez, des vrais durs. Mais c’était la petite minorité. Le reste comptait surtout des cinglés, comme les pensionnaires de l’établissement d’où je venais. On n’était pas si mal là-bas, beaucoup moins mal en tout cas que je n’avais imaginé. Ma cellule n’était pas bien différente de ma chambre à Muswell Hill. En fait, à la prison, j’avais une vue nettement plus jolie parce que j’étais en étage. Il y avait un lit, une table, une petite étagère et un lavabo. On pouvait découper des photos dans les journaux pour les coller au mur, ce que je n’avais pas le droit de faire dans ma chambre à Muswell Hill. En plus, à part deux heures par jour, je n’étais pas bouclé dans la cellule. On pouvait circuler à l’intérieur de la prison, aller dans les autres cellules, à condition de rester à l’étage. Une grille métallique empêchait d’accéder aux escaliers en dehors des heures prévues.
Il y avait des gars bizarres dans cette prison. Par exemple, un type qui grimpait sur sa chaise au milieu du repas pour s’exhiber devant tout le monde. La première fois, j’ai eu vraiment un choc, mais les autres ont continué de manger et de discuter, alors j’en ai fait autant. Au bout d’un moment, je n’étais même plus gêné, pourtant, il faisait le coup systématiquement. Surprenant, comme on s’habitue à tout, avec le temps. Et puis il y avait Jacko. Il est arrivé dans ma cellule le deuxième matin, et il s’est présenté. Il m’a expliqué qu’il était là pour fraude, que son père était entraîneur de chevaux, que la chance les avait lâchés. Au total, il m’a raconté des tas de choses que j’ai oubliées. Puis il est ressorti. La fois suivante, il est entré et s’est présenté à nouveau comme s’il ne m’avait jamais vu de sa vie. Là, il m’a dit qu’il avait été condamné pour une série de viols et n’avait jamais réussi à satisfaire ses besoins sexuels. J’ai pensé qu’il me montait un bateau car je croyais toujours à sa première version. Pourtant, il était on ne peut plus sérieux. Il avait une histoire différente chaque fois qu’il me voyait. Il ne se rappelait jamais notre conversation précédente, ni qui il était. Je ne pense même pas qu’il le savait. À croire qu’il n’avait pas d’identité à lui. Un gars m’a expliqué que Jacko avait pris un coup sur la tête pendant une attaque à main armée. Je ne sais pas si c’est vrai ou pas. On ne sait jamais ce qu’il faut croire.
Mais n’allez pas vous faire de fausses idées. Tout le monde n’était pas comme ça. Il y avait aussi des types très bien, et le Sourdingue était parmi les plus braves. Personne ne connaissait son vrai nom, et lui ne pouvait pas le dire vu qu’il était sourd et muet. Je crois qu’il a passé toute sa vie enfermé. Il occupait la cellule la plus confortable de la prison, et il était le seul à avoir le droit de se faire son thé lui-même. Je passais beaucoup de temps chez lui. Bien entendu, nous n’avions pas de conversation. On restait assis là, parfois on échangeait un sourire, rien de plus. Il faisait du thé, le meilleur que j’aie jamais bu. Quelquefois, l’après-midi, je piquais du nez dans son fauteuil pendant qu’il lisait une des bandes dessinées de guerre dont il conservait une pile entière dans un coin. Quand j’avais quelque chose sur le cœur, je lui en parlais. Il ne comprenait pas un mot, mais il opinait, souriait, ou prenait un air triste, selon ce qu’il croyait discerner sur mon visage. Je crois qu’il était content d’avoir l’impression de participer à quelque chose. Dans l’ensemble et la plupart du temps, les autres détenus l’ignoraient. En revanche, les gardiens l’aimaient bien et lui apportaient tout ce qu’il désirait. Il nous arrivait de manger un gâteau au chocolat avec notre thé. Lui savait lire et écrire, il n’était donc pas plus mal loti que moi.
Ces trois mois ont été la période la plus heureuse de ma vie depuis que j’avais quitté la maison. J’ai fait de ma cellule un lieu confortable et sombré dans une routine bien réglée. À part le Sourdingue, je ne parlais pas à grand monde. Je n’en avais pas envie, je voulais une vie sans complications. Vous vous dites peut-être que ce que j’expliquais sur le fait d’être enfermé dans un four vaut aussi pour la cellule. Non, rien à voir avec le mélange plaisir-souffrance lié à la frustration que j’éprouvais. C’était un plaisir plus profond procuré par le sentiment de sécurité. D’ailleurs je me souviens maintenant d’avoir souhaité par moments disposer de moins de liberté. J’aimais les périodes de la journée où nous devions rester dans nos cellules. Si l’on nous avait consignés en permanence, je ne crois pas que je m’en serais plaint, sauf que je n’aurais pas pu voir le Sourdingue. Je n’avais jamais rien à prévoir. Chaque journée était semblable à la précédente. Je n’avais pas à me soucier des repas ni du loyer. Le temps était pour moi suspendu, semblable si je flottais sur un lac. La perspective de sortir s’est mise à me tracasser. Je suis allé voir le sous-directeur pour lui demander si je ne pouvais pas rester. Mais il a répondu que l’entretien d’un prisonnier coûtait seize livres par semaine, et qu’il y avait foule à la porte. La prison ne comptait pas assez de place pour tout le monde.
J’ai donc été obligé de sortir. Ils m’ont trouvé un emploi en usine. Je me suis installé dans cette chambre mansardée que je n’ai plus quittée. À l’usine, j’étais censé récupérer les boîtes de framboises en conserve en fin de chaîne. Ce travail ne me déplaisait pas dans la mesure où il y avait tellement de bruit qu’on n’était pas obligé de parler aux autres. Je suis bizarre, à présent. Enfin, pas pour moi, car je savais que les choses finiraient de cette façon. Depuis l’histoire du four, j’ai envie d’être contenu. Envie d’être petit. Je ne veux pas de ce bruit ni de ces gens autour de moi. Je veux être coupé de tout cela, rester dans le noir. Vous voyez cette armoire, là, qui occupe presque toute la place. Si vous ouvrez la porte, vous n’allez pas trouver de vêtements à l’intérieur. Elle est pleine d’oreillers et de couvertures. Je rentre là-dedans, je referme la porte sur moi, et je reste assis dans le noir pendant des heures. Vous devez trouver cela complètement idiot. Je me sens bien, là-dedans. Je ne m’ennuie pas, non, je reste là, et c’est tout. Parfois, je voudrais que l’armoire se lève et se mette à marcher en oubliant ma présence à l’intérieur. Au début, je ne m’installais là que très exceptionnellement, mais je n’ai pas tardé à m’y réfugier de plus en plus souvent, jusqu’à y passer des nuits entières. Le matin, je n’avais plus envie de sortir, alors j’étais en retard au travail. Puis j’ai fini par ne plus aller travailler du tout. Depuis trois mois. Je déteste sortir. Je suis mieux dans mon armoire.
Je ne désire pas être libre. Voilà pourquoi j’envie les bébés que je vois dans la rue, emmaillotés et poussés par leur mère. Je voudrais être à leur place. Pourquoi pas moi ? Pourquoi faut-il que je marche, que j’aille travailler, que je me prépare à manger, que je fasse toutes ces choses qu’il faut faire quotidiennement pour survivre ? J’ai envie de monter dans le landau. Ce qui est idiot, avec mon mètre quatre-vingts et quelque. Sauf que ma taille ne change rien à ce que je ressens. L’autre jour, j’ai volé une couverture dans un landau. Je ne sais pas pourquoi, pour entrer en contact avec leur univers, je suppose, sentir que je ne suis pas une totale aberration. Je me sens exclu. Je n’ai pas de besoins sexuels ou autres. Si je vois une jolie fille comme celle dont je vous ai parlé, je me sens tout chamboulé à l’intérieur, alors je reviens ici pour me branler, comme je vous ai expliqué. On ne doit pas être nombreux dans mon genre. Je garde la couverture que j’ai volée dans l’armoire. Je veux la remplir de douzaines d’autres couvertures semblables.
Je ne sors guère à présent. Il y a deux semaines que je n’ai pas mis le nez hors de cette mansarde. J’ai acheté des boîtes de conserve, la dernière fois, bien que je n’aie jamais vraiment faim. Je passe le plus clair de mon temps à l’intérieur de l’armoire, à penser au bon vieux temps de Staines et à souhaiter qu’il revienne. La nuit, quand il pleut, l’eau bat contre le toit et je me réveille. Je pense à cette fille qui habite notre maison, maintenant, j’entends le vent et les voitures qui passent. Je voudrais avoir de nouveau un an. Mais ça n’arrivera pas. Je le sais bien.